Frontière

Ce jour là, j’avais dépassé les limites. Sa limite. Il n’en avait qu’une. Et j’avais franchi la ligne.
Le regard qu’il m’a lancé. J’ai cru qu’il allait me crucifier sur place. J’avais envie de me confondre en excuses. De disparaître.
Il était calme. Beaucoup trop calme. Il n’avait rien dit. J’avais tout compris toute seule. Le silence entre nous. J’avais essayé de combler les vides. Je lui expliquais tout. Il n’avait pas besoin de me pousser à lui confier mon état d’esprit, pour une fois.
Pardon mille fois. Mais aussi ta limite. Ce n’est pas la mienne. Il m’arrive de l’oublier. Elle ressemble à une des miennes mais elle est plus extrême. Et comme je suis égocentrée, je me prends comme étalon de référence. Tu me l’as mal expliquée aussi. Pour toi, ça englobe beaucoup plus de choses que pour moi. Je ne pensais pas à mal.
Un vrai moulin à paroles. Inarrêtable.
Soudainement, tu changeas de sujet. Pour toi, c’était clos. Pas pour moi … J’avais besoin que tu me punisses, me pardonnes. Juste me sentir moins conne …
Mais comme d’habitude. Je t’ai suivi sur ton terrain. On a joué tranquillement. Tout était effacé, finalement ?
Je le croyais. Mais subitement pour un rien, tu m’as mise en rogne. Et tout est remonté. Un boomerang en pleine face. Sonnée, je ne voulais plus être prudente et gentille. J’avais envie de te mettre en colère. Que tu quittes ton air calme que tu arborais sans cesse. Que je t’énerve suffisamment pour que tu n’arrives plus à tout intérioriser. J’en avais besoin. Enfin, je le croyais.
Alors, plus ou moins inconsciemment j’ai joué avec tes nerfs. La frontière. Ta limite. Entre acceptable, pardonnable ou punissable et surtout clause de rupture. Que je suis bête parfois. Et toi ? Tu restes un mur sur lequel j’aime me cogner. Jusqu’à en avoir les poings en sang. La tête qui tourne. Repue de ma violence. Je te laisse m’approcher enfin. Je suis alors inoffensive et je te laisse me soumettre. Épuisée, je rends les armes sans même plus songer à retourner au combat, une dernière fois. C’est les moments que tu préfères, je crois …

Cette fois, tu n’avais pas laissé couler. Deux fois en une journée, ça faisait beaucoup sans doute. Tu m’as retournée aussitôt. Clef de bras. À peine douleureuse. Tu m’as traînée par les cheveux.
“En geisha.”
Ta voix froide et calme. Comment était-ce encore possible ? J’ai obéi aussitôt. Je n’ai même pas songé à faire autrement. Tu m’as laissée à demi-nue sur ton tapis. Je n’ai pas bougé. Pour une fois. Ma cervelle pédalait dans la semoule. Et après ? Qu’allait-il se passer ? J’en savais rien.
À un moment donné, je t’en ai voulu de me laisser dans cet état là et puis je me suis souvenue que c’était ma faute. Je t’avais provoqué. J’aurais pu juste te tirer la langue ou bien dire un truc comme putain … Voire pire. Mais tu m’aurais peut-être à peine réprimandée … Je ne voulais pas d’une micro tape sur les doigts. Je ne voulais pas avancer à tâtons, je ne voulais pas t’avoir à l’usure. Je voulais un coup d’éclat. Mais je ne m’attendais pas à une réponse si rapide. Ni à ce style de punition.
De toute façon, c’est toujours pareil avec toi, tu ne me donnes jamais ce que je veux, sauf quand j’ose enfin te le demander. Sinon tu me donnes ce dont j’ai inconsciemment besoin. Tu sais mieux que moi parfois. Tu n’imagines pas à quel point c’est déboussolant.
Alors soudain, j’ai voulu tout réparer. Venir te voir. Tout te dire. Obtenir l’absolution. S’il te plaît, on oublie tout. On repart à zéro. J’allais quitter ma position, te rejoindre, t’amadouer … Ça allait marcher et dans deux jours, on en rigolerait, promis.
Mais je n’ai pas bougé. Tu aurais détesté. Mon corps comme scellé. Impossible à mouvoir.
Panique. Comment allais-je pouvoir lui obéir quand il se déciderait à me punir ?
Il était alors revenu.
“Calmée ?”
Plus aucune colère ou inquiétude. J’acquiesçai.
“Viens ici. Que je te fouette les reins.”
Je tressaillis. J’aurais pu en pleurer de soulagement. L’esprit échauffé, j’avais envie de me frotter à lui, presque de ronronner. Il ne m’en laissa pas le temps. Attrapée par ma tignasse, il me releva prestement. Je grognais, entre douleur et contentement. Il me désapa complétement. Me colla contre la table en bois. Le froid contre mon ventre m’acheva.
S’il te plaît, ne me fais plus attendre …
Je gémissais malgré moi. Un son venant des profondeurs, impossible à taire. Il me mordit l’épaule. Je calais mon cul contre son corps. M’abandonnais à la fugace étreinte. Il se détacha alors pour me faire sentir la morsure du cuir. Je criai de surprise. Putain de bordel de … Dieu que j’aimais sa ceinture …
Il savait toujours mieux que moi ...


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