Comme de la friture sur notre ligne

On avait retrouvé le petit café où on avait nos habitudes. Avant.
Avant que tout devienne compliqué entre nous. Avant que je ne joue au con. Avant qu'elle se comporte comme une idiote. On devenait toujours très bête ensemble.
Le serveur était encore le même. Même après tout ce temps. Mais il ne nous reconnut plus. C'était normal.
"Un Espresso et un crème, s'il vous plaît."
Il nota et s'apprêtait partir nous chercher nos boissons.
"Non, plutôt une pinte, de blonde, celle que vous voulez. Enfin la plus chère, c'est Monsieur qui régale."
Avec un clin d'œil, elle allait le laisser partir.
"Finalement la même chose pour moi aussi. Merci."
Il s'en alla enfin.
Elle commençait fort. Le sourire aux lèvres, elle farfouillait dans son sac. Ses gestes étaient nerveux comme ceux d'un fumeur en manque. Elle avait changé. Elle ne me lançait plus ses petits regards à la dérobée qui me faisaient fondre, sa timidité lui colorant les joues. À présent, elle m'ignorait presque. Une sorte d'agitation fourmillait autour de son corps, comme une aura palpable. Elle avait gagné en assurance et consistance, comme si dorénavant elle avait appris à s'auto-suffire, nerveusement. Curieuse réflexion que je me faisais là. Elle farfouillait toujours, sans égards pour ma conversation. Je parlais tout seul. Au moins, elle ne me contredisait plus. Un progrès comme un autre. Se pourrait-il qu'elle se soit mise à fumer ? Elle avait insisté pour s'asseoir en terrasse, prétextant que le ciel étant clément, il fallait en profiter. Elle qui détestait tant la fumée, ça m'avait étonné. Pouvait-on réellement changer autant ? J'étais dubitatif. Elle était à deux doigts de vider l'intégralité de son sac à main sur notre petite table quand elle retrouva enfin l'objet de sa convoitise : une petite crème pour les mains qu'elle se mit à sniffer comme une droguée. Apaisée, et légèrement consciente de l'incongruité, elle me demanda si j'en voulais. Devant mon refus, elle plaça ses mains d'autorité devant mon visage. Je n'eus même pas le réflexe de me reculer tant elle me prit par surprise.
"Sens comme ça sent bon. Abricot, coco. D'habitude, j'aime pas. Ni l'un, ni l'autre... Mais là j'aime bien... Ça me... canalise..."
Effectivement, l'odeur était agréable, sans doute pas au point de se comporter comme une junkie mais bon, je ne dis rien. Elle était soulagée de me rallier à sa cause et de ne pas trop passer pour une folle. Elle rangea sa crème dans son sac et s'installa plus confortablement.
Un autre serveur déposa nos pintes et me tendit la note. Elle souriait. J'eus même la faiblesse de penser qu'elle me souriait. Sans doute que ça en valait le coup. Même en happy hour, ça restait exagéré mais je me tus. Elle s'était déjà jetée sur sa mousse, sans même me laisser le temps de trinquer. Je savais bien qu'elle aimait la sensation mousseuse dans sa bouche, mais elle m'étonnait encore et toujours. C'était la partie qu'on était censé détester normalement. 
Sa nouvelle désinvolture enjouée me déstabilisait profondément. Je n'arrivais pas à déterminer si je trouvais ça rafraîchissant ou profondément agaçant. Sans doute les deux. 
"Prosit !", trinquai-je dans le vide.
Elle leva son verre déjà à moitié vide, en se marrant. Elle était sous dope ou quoi. C'était pas vraiment la joie de vivre qui la caractérisait d'habitude. À ce train-là, dans cinq minutes, y'aurait une deuxième tournée et là c'est toi qui raque ma petite. Je me le promettais fermement même si je ne doutais pas me faire avoir comme à chaque fois.
"Tu commences fort."
Mon ton contenait plus de reproches que je ne l'aurais voulu. Elle écarquilla les yeux, cherchant à déterminer comment le prendre.
"Commence pas. Journée de merde. L'ai bien méritée."
Elle reprit une gorgée, plantant ses iris dans les miens. C'était un défi ou je ne m'y connaissais plus.
"T'étais pas obligé de me suivre si pour toi c'est l'heure d'un café, tu sais...", ajouta-t-elle, l'air léger.
En fait, elle ne se rendait même plus compte qu'elle multipliait les appels du pied, je ne savais plus, à mon tour, si je devais lui répondre.
"Tu veux me raconter ?
- Quoi donc ?
- Ta journée de merde...
- Ah non. C'est fini, on n'y pense plus !"
Elle conclut sa phrase dans un grand éclat de rire, comme si c'était la blague du siècle. Je ne pus m'empêcher de sourire. Ça ne lui ressemblait pas de savoir zapper, passer à autre chose mais bon, c'était peut-être une bonne chose finalement.
La conversation allait bon train. Elle parlait beaucoup mais ne me disait rien, elle me laissait parler. Et pour une fois, je me confiais beaucoup mine de rien. Elle ponctuait mes phrases par de petits rires francs ou bien en renchérissant sur une anecdote. Ça faisait bien une heure qu'on était là, et je ne savais rien de sa vie actuelle ou presque. À part qu'elle avait l'air d'aller bien. Je lui avais déballé par le menu mon quotidien et elle esquivait toujours aussi bien mes questions. Ce n'était que quelques minutes après que je me rendais compte qu'elle répondait toujours à côté. Ses pirouettes avec la grâce d'un triple axel, voilà quelque chose qui n'avait pas changé. Ça me rassurait autant que ça m'irritait, comme par le passé. Je me faisais avoir comme un bleu devant ses petites moues adorables, je vieillissais. Avant, j'étais plus perspicace ou alors elle était meilleure qu'autrefois. Elle n'avait pas l'air de prendre ça comme un jeu. S'en rendait-elle seulement compte ? La bière commençait à faire son effet, elle dodelinait, joyeuse, les joues empourprées.
La conversation avait dévié sans même le calculer. Elle m'avait surprise matant le cul d'une nana qui passait devant nous. Grillé. Elle avait pouffé.
"J'espère que j'étais plus discrète quand je te bouffais des yeux..."
Un voile de tristesse semblait l'avoir ramenée dans notre chambre. Celle d'avant. Je nous choisissais toujours la même, on avait fini par y avoir nos habitudes. C'est à peine si on n'y laissait pas quelques affaires de rechange, un peu comme chez de la famille lointaine que l'on visite régulièrement ou bien comme chez des potes où l'on squatte de temps à autre, à la bonne franquette. On s'y sent chez nous, en oubliant que c'est pourtant ailleurs. J'avais envie de la rassurer seulement je l'asticotais encore.
"Ça dépend... Baver, c'est discret ?"
Elle rougit en m'envoyant une bourrade dans le bras pour me punir.
"Goujat !"
Et puis soudainement en proie au doute, elle demanda.
"J'ai pas fait ça quand même ?"
Là, ce fut mon rire qui perça. Elle comprit que je me moquais. Croisant les bras, elle fit mine de bouder.
"Moi aussi, j'y pense parfois... À notre petite chambre...
- Ah ?!.."
Elle semblait surprise, c'est vrai qu'elle me le disait plus souvent que moi, déjà à l'époque.
"De bons souvenirs ne s'effacent pas si facilement...
- De bons souvenirs..."
Elle me regarda perplexe, comme si elle les cherchait de son côté. Notre amertume avait sans doute gâché beaucoup mais certains de nos moments avaient été particulièrement doux malgré notre rugosité. Je les chérissais en silence. Sans doute par peur de les abîmer. Je préférais les sacraliser, plutôt que de les ternir.
Puis ses billes s'éclairèrent, on était peut-être ensemble au même endroit de notre vidéo. Je l'espérais, comme si notre lien était encore aussi puissant. Qu'avant. 
"Elle en aura vu de ces choses, cette petite chambre. Ah si les murs pouvaient parler."
Je lui souris, moi aussi, amusé par ses pensées. J'imaginais un mur racontant à un autre couple ce que nous avions vécu ou bien même à un voyageur de passage, las d'une journée harassante. Leur donner peut-être des idées ou du réconfort juste à entendre nos anecdotes.
Prenant conscience que la nostalgie prêtait le flanc aux équivoques, elle mit abruptement fin à nos rêveries.
"J'ai beaucoup aimé nos... Mais..."
Elle souffla cherchant ses mots, sans doute que les vapeurs alcoolisées ne l'aidaient pas. Elle n'avait jamais su boire et ne saurait sûrement jamais. Encore une chose que je trouvais touchante et agaçante chez elle. Elle se reprit.
"T'inquiète pas, j'ai bien compris. Ça n'arrivera plus jamais. C'est juste de jolies images. On ne va pas refaire cette connerie de replonger."
Elle eut un pâle sourire comme pour contredire ses mots. Elle me fit l'effet d'une douche froide. Elle avait raison, je le savais, elle le savait. Et pourtant...
"Tiens c'est drôle d'ailleurs, c'est à quelques rues d'ici, non ? Quel drôle de hasard quand même..."
Sa naïveté serait toujours désarmante. J'acquiesçai rapidement en me cachant à mon tour dans ma bière. Je ne pouvais pas lui avouer que, la main dans la poche de mon veston, je caressais depuis le début de notre conversation une petite clef qu'elle ne connaissait que trop bien.


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