Prolégomènes au renversement des valeurs
- Chou...
Tu levas distraitement les yeux de tes copies. Tu avais procrastiné, la pile n'en finissait plus.
- Mmm ?
- Tu as l'air tout tendu...
D'un geste un peu brusque, tu retiras tes lunettes qui finirent sur ton bureau. Tu te frottas les paupières pour y voir à nouveau un peu plus clair. D'une main évasive, tu désignas l'objet de ton tourment.
- Évidemment... Bon, si c'est pour des Lapalissades, tu peux aussi dire au chat qu'il est poilu, et me laisser...
- Je... Okay, je me tais. Mais par contre, j'ai des moyens silencieux pour te détendre.
Dans ton dos, mes mains sur tes trapèzes, je malaxais tes points de tensions, espérant détendre autre chose que ton pull.
- Tu m'intéresses, vas-y.
Loin de reprendre ton labeur, tu fermas les yeux, savourant la course de mes doigts dans ton dos, sur ta nuque. Les nœuds commençaient à se démêler, j'en profitai pour descendre mine de rien mes mains. De tes épaules, je finis par les coudes, me penchant toujours un peu plus. Mon massage était très consciencieusement exécuté, même si je ne perdais pas de vue mon objectif premier. Je me risquai à un petit baiser papillon dans le creux de ta clavicule droite. Et puis, comme ragaillardie, je me glissai enfin au sol, à genoux à tes pieds. Quelques mouvements quadrupèdes et j'étais sous ton bureau. Tu faillis rouvrir les yeux, je t'en empêchai, menaçant à demi-mots de stopper là ta petite pause. Ma main gauche continuait savamment le drainage de ton genou droit, pendant que ma droite farfouillait dans ton tiroir. En tâtonnant.
J'étais certaine que c'était là pourtant....
Le contact avec le plastique reconnaissable me donna raison. Sans bruit, je pris le rouleau avec moi. Pitié, que tes yeux restent fermés encore un peu.
- Très agréable, tu veux bien faire l'autre aussi ?
- Avec plaisir.
Je posais le rouleau, le cachant derrière moi, et mes deux mains à présent libres, je m'attaquai à l'autre genou, avec encore plus d'ardeur. Te sentant te relâcher complètement, je passai à l'attaque, je devais faire vite, le bruit me trahirait de toute manière. Je sortis mon téléphone de ma poche arrière gauche, cherchant une musique relaxante. Flûte tibétaine. Très bien. Volume sonore modéré.
- Tu es au Spa, détendez-vous, Monsieur, tout va bien. Savourez l'instant...
Ma voix se brisa légèrement, en chuchotement. De tardifs scrupules à te mentir rapidement balayés d'un haussement d'épaules. Je me ferais pardonner, plus tard ; il n'y avait pas mort d'homme après tout. Cherchant l'audace dans une goulée d'air, je pris le rouleau. Le dévidant d'un coup sec, j'attachai ta cheville gauche au pied de ta chaise et sans même prendre le temps de couper l'adhésif, je fis de même avec la droite. Sortant brutalement du nuage de douceur que je t'avais façonné, et un peu abruti par la musique de relaxation forcée, il faut bien l'avouer, ce fut à peine si tu essayas de m'envoyer un coup de talon dans le genou pour seule défense.
Je me remis vite sur pieds, évitant tes yeux furibards, et poussai de toute mes forces ton siège contre le mur, et surtout loin du bureau où tu aurais pu trouver quelque chose pour t'aider. J'essayais de réfléchir à comment j'allais immobiliser tes mains. Comment avais-je fait pour ne pas y songer avant ? Parfois mon ingéniosité partielle était un mystère.
- Toi, tu vas au-devant des ennuis. C'est bon, tu t'es amusée ? Détache-moi ! Tout de suite !
- ... Non... On vient à peine de commencer... Calme-toi... Regarde, je ne suis pas méchante...
Je m'assis sur le bureau, essayant vaguement de ne pas froisser ton travail. Balançant mon pied, je cherchais à atteindre ton entrejambe, sans me faire prendre par tes mains libres. Malgré ton agacement, je sentais que tu n'y mettais pas toute ta volonté, peut-être que tu étais tout aussi curieux que moi de savoir comment ça allait finir, ou bien tu avais peur que je me casse une dent si tu me faisais maladroitement basculer en tirant sur ma jambe.
Mon gros orteil atteignait difficilement ton jeans, j'étais bien loin de la pin-up que je me surprenais parfois à vouloir être. Je soupirai, je n'arrivais à rien, ni vraiment à te dérider, ni à savoir comment t'immobiliser réellement. Et mon envie de jouer diminuait au fur et à mesure que tes yeux noircissaient. Grand V. Ma main gauche rencontra ta pile de feuilles, je finis par culpabiliser monstrueusement. Pour de bon. Je me pinçai les ailes du nez.
Je suis une adulte qui assume. Je suis une adulte qui assume. Je suis une adulte qui assume.
Je pourrais le redire vingt fois de plus, il me manquerait encore un peu de courage.
- Je te demande pardon. Laisse-moi simplement deux minutes, s'il te plaît. Le temps de rassembler un peu de courage. Profites-en pour faire de la méditation, du yoga des yeux, ce que tu veux... J'arrive. ... Te détacher.
Je n'en revenais pas de savoir faire ça. Dire ça. Depuis quand je rebroussais le chemin ? Et depuis quand je choisissais de jouer au pire moment ?
L'année du Cheval de Feu promettait d'être mouvementée, à commencer ainsi. Dragon Vert me reprocha aussitôt de laisser au canasson mon intrépide stupidité. Je ne lui donnai pas tort. Toute la ménagerie du Tao ne pourrait pas me sauver sur ce coup-là. Je filai au salon gribouiller sur une feuille de brouillon. Ça eut le mérite de calmer mes nerfs. Par habitude, revenant à ton bureau, je frappai.
- Dépêche !
J'aurais dû savoir à ta voix que quelque chose avait changé. Mais j'étais dans un tel soliloque interne et résigné que je n'y prêtais peu d'attention. J'ouvris enfin la porte ; tu me faisais face. Ton scotch de déménagement dans tes mains. J'eus un mouvement de recul, que tu contras derechef. Me prenant par le coude, tu m'invitas dans ton antre, que j'avais ainsi osé outrager. Tu fermas la porte derrière nous, pensant peut-être en vain renforcer l'isolation phonique. Baissant les yeux, en voyant mes mains, je me souvins alors de mon plan. Me dégageant vivement de ta poigne, je mis mes mains en défense aussitôt.
- Pardon, pardon, pardon... Je sais, je sais, j'ai déconné. XXL.... Juste accorde-moi, juste un tout petit truc, s'il te plaît... S'il vous plaît, Monsieur... Juste ça. Je...
Je m'approchai, tout doucement de toi. Comme si tu allais me mordre, ou me réduire en bouillie. Je crois que quelque part, tu étais toujours, malgré mes nombreux côtés prévisibles, encore surpris de mon audace.
- Si tu acceptes... Je vais simplement mettre ce bout de papier dans... la poche de ton jeans, et tu me promets que tu la liras... Seulement une fois qu'on aura... soldé... tout ça... qu'on sera calmé... Deal ?
Je pris l'absence d'entrave pour un accord. Avec autant de délicatesse que pour ton massage, je glissai à deux doigts le petit bout de papier dans ta poche avant gauche. En deux petits pas, les mains en évidence, je m'éloignai à nouveau. Tu aurais été d'humeur, tu m'aurais raillée en disant que je regardais beaucoup trop de films. J'avisai soudainement la place que tu avais fait sur ton bureau, nul doute que tu allais m'y installer dans 1, 2... Me prenant par l'oreille droite, tu me penchas effectivement dessus. J'étouffai un cri. Fermant les yeux, pour ravaler tous palabre qui aurait fini de gâcher la journée, je calmais mon souffle qui s'affolait. Comme si mes poumons savaient mieux que moi ce que je risquais réellement. Te baissant légèrement, tu tiras sèchement sur mon jogging dominical. Ma culotte eut la bonne idée de le suivre à mes chevilles. Je les retirai machinalement.
- Dis-moi, tu as fait très fort, aujourd'hui. ... Non. Je ne veux rien entendre.
Tu savais que me réduire au silence, quand j'utilisais toujours ma voix pour tenter de réguler l'atmosphère, allait m'être très inconfortable. Tu débouclas ta ceinture. Tu la fis claquer dans l'air, pour avoir le plaisir de me voir frissonner. Et comme ça ne semblait pas être suffisant à tes yeux, tu la claquas à quelques centimètres de mon cul à présent nu ; je criai en sursautant.
- Silence.
J'avais toutes les peines du monde à me bâillonner. Tu ne jouais pas franc-jeu. C'était injuste. Mais j'entendais déjà ta voix me retourner l'argument, alors je me renfrognais, muette. Tu commenças. J'avais oublié à quel point, tu pouvais être piquant parfois. Au lieu de griffonner tout à l'heure, j'aurais dû m'autofesser, préparer mes fesses pour ne pas ressentir la morsure du cuir à froid. Je soufflais, m'espérant silencieuse. Je ne savais que trop que tu sauterais sur n'importe quel prétexte pour m'en donner le double. Je finis par gigoter un peu, voire carrément me soustraire à ta langue de feu. Je n'en pouvais plus. À la fois du silence pesant et des bandes enflammées que tu traçais sur mon derrière.
- S'il te plaît... Pardon... Je sais, j'ai abusé... Et c'était même pas drôle pour toi... Je te masse pour me faire pardonner ? Je...
- Ce n'était que la moitié. Reviens en place.
- Chou...
- Bon... Puisqu'il faut que je t'aide...
Tu me ceinturas les reins, me penchant à nouveau sur la table.
- Ne bouge pas, ou je recommence.
- Oh non...
- Oh si ! Maintenant, assume un peu tes conneries !
Je criai au coup suivant. Comme si tout ce que j'avais encaissé jusqu'à lors venait à peine d'informer mes capteurs nerveux que c'était déjà ma limite. J'avais parfois reçu bien plus, mais pas dans ce climat glacial.
- Cesse de faire tant de bruit, tu sais très bien que c'est mérité.
Je savais. Je ne trouvais aucun contre-argument. Mais ça ne m'empêchait pas de continuer à donner de la voix à chaque nouvelle cinglée. Je n'avais pas compté, je savais juste qu'à force de crier, je m'étais mise à pleurer. C'était plutôt l'impuissance que la douleur qui était insupportable. Le silence, ma bêtise confondante qui ne m'amusait même plus, et puis toi, me maintenant. Ma marge de manœuvre réduite, je détestais cela. Heureusement, ou malheureusement, je marquais vite et profondément, je savais que l'idée de voir combien tu me punissais t'étais sadiquement jouissive. Si je n'avais pas la peau aussi encrée, aurais-tu continué ?
- Regarde-moi ça... Dire que j'aurais presque fini... Si...
- Pardon... Tu...
- On va se montrer aussi créatif que toi, Demoiselle. Tu vas voir. Viens.
Je frissonnai, vu ma création, je craignais le pire. Tu pris ta chaise de bureau pour la mettre non loin du coin, en face de ton bureau. Me mettre au coin sur une chaise après une bêtise, ça n'avait pourtant rien d'une révolution, mon Chou. Ta créativité avait besoin de mes Masterclass visiblement. Même si je trouvais ce genre de punition plutôt stérile, redoutant une nouvelle fessée, je te suivis. J'allais m'asseoir quand tu m'arrêtas.
- Non, pas comme ça.
Tu pris mon poignet, plaçant mon ventre contre le dossier, tu me fis basculer en avant.
- Maintenant, attrape bien les pieds de devant.
- Je...
- Allez !
Je n'étais pas sûre de bien saisir. Je me mis légèrement sur les demi-pointes et en m'étirant, j'atteignais presque la position requise. Tu n'attendis pas plus pour me scotcher les poignets au bois du siège, ne me laissant pas le temps de trouver une hypothétique posture moins inconfortable. Le dossier me coupait un peu la respiration, appuyant sur mon bas-ventre. J'eus beau me dandiner, me reculer, m'avancer, pousser sur mes pieds, à terme rien ne fonctionnait vraiment. Après être allé chercher un tabouret à la cuisine, tu revins t'asseoir.
- Magnifique vue. Mets-toi un peu plus de trois-quart. ... Voilà. Impeccable. Nul doute que ça va m'aider à corriger... Après je crois que tu auras besoin d'un petit rappel.
- Non, non... S'il te plaît...
- Estime-toi heureuse, c'est uniquement parce que je n'ai pas le temps que je ne te fesse pas plus. Tu le mérites. En plus, tu m'as tendu... Bref, tu connais la consigne. Au coin, tu te tais.
Ton petit ajustement m'avait tout d'abord permis de trouver un angle moins désagréable, mais quelques minutes, ou seulement secondes, plus tard, je m'étais aperçu que ce n'était que provisoire. Je devais tester encore autre, sans me faire remarquer. De temps à autre, je reniflais un peu ; goutter sur l'assise aurait fini de me noyer dans mon dépit. Ta belle chaise de bureau en plus. Parfois, tu levais la tête, je sentais ton regard sur moi, et comme pour me le confirmer, tu me disais que décidément le rouge m'allait bien. Je savais bien que le bleu m'allait mieux au teint, mais je n'allais pas en rajouter, alors je m'abstenais. Priant tous les Dieux de la Voie Lactée de te donner la recette pour devenir le plus rapide des correcteurs.
- Pause. Je n'en peux plus, je suis fourbu !
Fourbe aurait peut-être été plus exact. Je n'en pouvais plus, non plus. Le sang me montait légèrement à la tête, lorsque je ne faisais plus l'effort de la relever, la nuque devenant subitement trop endolorie. Je ne tarderais pas non plus à prendre froid. Le cul ainsi à l'air, ma cyprine légèrement séchée sur mes cuisses. Décidément, tu avais l'art de me mettre en valeur. Tu t'approchas.
- Deuxième round, Miss.
- Non... Je t'assure, je ne le referais plus. Pardon. S'il te plaît...
- Ah, on est d'accord là-dessus. Tu. Ne. Le. Referas. Plus.
Tu ponctuas chacun de tes mots, d'une claque bien appuyée sur mes fesses, maintenant fermement le dossier afin que le siège ne parte pas droit dans le mur. J'eus beau gémir, et supplier, tu n'en faisais qu'à ta guise.
- Est-ce que tu m'écoutes quand je te demande d'arrêter, toi ? Non. Bon. Alors dis-moi pourquoi, je devrais, moi, t'écouter ?
- Par... Pardon...
Les larmes revenaient, s'écrasant contre le bois. Je reniflais plus fort, me moquant comme d'une guigne de la bienséance, à présent.
- Calmée ?
Je hochai la tête, réprimant un hoquet.
- Ta position est vraiment très intéressante... Pour t'enculer par exemple. Qu'en dis-tu ?
Je me figeai. Était-ce une vraie question ? J'en disais que j'étais crevée, et que j'avais plutôt envie de me moucher, à l'instant t.
- S'il te plaît... Pas maintenant.
- Oui, pas maintenant. Tu as raison, j'ai encore, malheureusement du travail. La faute à qui ? On se le demande.
Comme si ton irritation revenait, tu la passas sur mon derrière impudiquement exposé. T'arrêtant net, tu écartas doucement mes deux globes, je gémis. Tu tournas autour de mon anus, comme une promesse d'y revenir.
- Oui, vraiment une position très intéressante... Ne zappe pas les étirements, tu risques de la retrouver bientôt. Conseil amical, Miss.
Je sentais bien que pour aujourd'hui, ça serait fini. De quelques coups de cutter adroits, prenant garde au bois de la chaise, tu me libéras. Je redescendis sur mes pieds, tout doucement, j'avais le tournis. Me redressant peu à peu, tu me stabilisas dans tes bras. J'avais envie de m'y blottir. Mais je craignais de m'effondrer en larmes, alors je gardais une certaine retenue. Mon menton entre ton pouce et ton index droits, tu me forças à te regarder.
- Pense encore une seule fois à m'attacher et je te punis toute une journée.
Je tressaillis.
- Oui, Monsieur.
Ça ne m'amusait plus, alors ça n'arrivera plus. J'en étais intimement convaincue. Je trouverais d'autres manières plus plaisantes de susciter ton joyeux courroux, je m'en faisais la promesse. En outre, ta nouvelle trouvaille m'inquiétait quelque peu.
- File te débarbouiller. J'ai encore quelques copies...
Tu soupiras. Je me risquai à une carresse sur ton bras, disant tout : Désolée, bon courage, tu vas y arriver, et surtout je m'éclipse. Et je me glissais hors de ta pièce, redoutant vaguement une énième claque pour me donner de l'élan. Je te laissais là ; la douche allait prendre soin de mes muscles mis à rude épreuve, et surtout de mon besoin d'un câlin. J'attrapais un mouchoir, me balançant bien que je fasse un bruit de tracteur du siècle dernier. Sous le jet brûlant, je t'imaginais à ta table de travail, te souvenant de mon bout de papier :
"Tu m'as dit l'autre jour que tu commençais vraiment à ressentir de l'attachement pour moi. Écoute Chou, après quelques années à jouer ensemble, ça m'a légèrement heurtée, mais je sais, chacun a son processus, on ne va pas tous à la même vitesse... Mais bon... Quand même... Alors pour faire passer la pilule, j'ai imaginé ça... Je sais que c'est pas bien, mais quand je vois dans tes yeux que tu as envie de me punir, ça me rassure tout de même... M'en veux pas (trop ?) s'il te plaît."
De quelle humeur allais-je te retrouver ?
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